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Bey.Ler.Bey vu par Citizen Jazz

lundi 5 décembre 2016

par Franpi Barriaux // Publié le 4 décembre 2016

Le trio Bey.Ler.Bey avait marqué les esprits il y a un an avec Mauvais Œil, un album qui plongeait ses racines dans la grammaire des musiques des Balkans au sens le plus large, sans s’enfermer dans la tradition. Le clarinettiste Laurent Clouet et le percussionniste Wassim Halal jouaient des modes et des codes qui, du Bosphore à la Yougoslavie, nourrissent l’imaginaire de ce carrefour culturel intarissable. Et pourtant, le propos demeurait foncièrement énigmatique. Les morceaux courts, l’accordéon déconstruit de Florent Demonsant laissait transparaître une volonté farouche de n’appartenir à rien d’autre qu’à leur propres improvisations, à leur ordonnancement du monde.

Mauvais Œil faisait dans la concision squelettique et étrange. Son suivant, Mauvaise Langue, est bien plus volubile : de 23 titres, parfois une poignée de secondes, nous sommes passés à quatre. Ils sont longs, cherchent tous azimuts à fouiller dans la profondeur des idées. C’est ainsi que dans « Naufrage », le trio fait succéder les pas-de-deux et les alliances de circonstance pour donner du mouvement. La darbouka de « Halal » est immuable, mais la danse est menée par ses compagnons. L’accordéon joue avec cette langueur qu’on lui avait connue précédemment, pendant que la clarinette convoque l’Orient sans chercher à s’amalgamer à quiconque. Ailleurs, elle prend sa part de rythmique pour permettre à Demonsant de se lancer dans une course effrénée, aux antipodes de ce qu’il nous avait montré jusqu’ici et plus proche de ce qu’il propose avec Pulcinella [1].

Si le Vizir a la langue coupée sur la pochette, c’est qu’il avait des choses à dire, pas toujours dans la norme ; ni dans celle de l’improvisation classique, ni celle du jazz. « Aphone » en est l’exemple idoine. En près de vingt minutes, Bey.Ler.Bey explore tous les chemins de traverse, à la recherche non d’un raccourci mais d’itinéraires inusités, neufs et néanmoins pavés d’ancien. Lorsque Clouet évoque quelques mélodies arabisantes, il va les chercher dans le registre du cri ; il se cogne au mur pour mieux les pousser, voire les atomiser. Plus loin, ce sont les trois qui avancent de front dans un rythme lancinant qui semble éternel mais se retrouve brisé par une soudaine montée en tension de l’accordéon et de la clarinette. Bey.Ler.Bey réussit avec Mauvaise Langue une alchimie parfaite. En cuisine, on appelle ça une émulsion : les ingrédients paraissent créer un tout homogène mais sont structurellement restés à l’identique. La Mauvaise Langue a de nombreux points communs avec la mauvaise herbe ; c’est la plus résistante et souvent la plus belle. Celle qui pousse dans les jardins mal fréquentés de l’improvisation. Il fait bon s’y étendre.

[1] Notamment, et ce n’est pas fortuit, le disque avec les hongrois de Dzsindzsa.

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